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Dix ans de retard

2 août 2026

Deux livres de Philippe Vinard, auteur montpelliérain.

« Allô Kin ? Chroniques zaïroises », éditions Yovana, Montpellier

« Mistigris » , éditions des Quatre seigneurs, Montpellier

 

J’ai déjà eu l’occasion de commenter deux livres de Philippe Vinard dans ce blog :  Allô Kin, forme une trilogie avec les deux précédents, avec pour fil rouge l’expérience professionnelle et humaine de l’auteur, économiste de la santé, lors d’une longue carrière dans de nombreux pays. Après le Cambodge et le Tchad, nous voilà au Zaïre à une époque tragique, au milieu des années 1990, sur fond de faillite de la dictature de Mobutu, de guerres civiles, de génocide au Rwanda, de corruption, d’épidémies de sida et d’ébola.

À sa manière, pleine d’humour et d’autodérision, avec une douce ironie et un amour de l’humain même dans ses aspects les plus pathétiques ou décevants, sans juger, mais sans jamais se voiler la face quand il est confronté au pire, l’auteur confirme et surpasse la qualité des deux premiers volets de sa trilogie.

Il parcourt cet immense pays avec les moyens des institutions et ONG internationales et rencontre les autorités médicales locales auxquelles il doit apporter ses conseils, afin de justifier des financements internationaux. À bord d’une magnifique Land Cruiser toute neuve, ou de vieux coucous volant à grand-peine, de trains à bout de souffle ou de bateaux surchargés il découvre des situations qui en auraient désespéré plus d’un. Camps de réfugiés, hôpitaux en déshérence, miliciens se livrant au racket, deviennent son quotidien. Il exerce aussi son ironie sur la faune des humanitaires et coopérants internationaux de tous poils, leurs démêlés amoureux, leurs somptueuses soirées de défoulement dans de luxueuses villas climatisées comme dans les bouges des quartiers chauds de Kinshasa. Quand l’armée rebelle de Kabila finit par s’emparer de la capitale, on s’attend au pire…

Le récit accorde une grande place aux portraits des personnes rencontrées, des médecins et hauts fonctionnaires ou ministres et ambassadeurs, des Européens dévorés par d’étranges passions pour l’Afrique, jusqu’aux acteurs de théâtre locaux, aux mendiants poliomyélitiques en fauteuil roulant et aux prostituées en quête de maris européens.

Un autre aspect original du livre est l’éclairage qu’il donne sur la vie homosexuelle dans un pays où officiellement elle n’existe pas, alors que les rencontres se produisent bien sûr, et dans tous les milieux sociaux, ce qui peut conduire à des malentendus tragiques.

Aussitôt après « Allo Kin ? », j’ai lu « Mistigris » du même auteur, chez un autre éditeur. Ce livre plus intimiste tient son titre d’un innocent jeu de cartes auquel jouent bien des familles. Chacun doit se débrouiller avec la donne qu’il a reçu, son jeu, pour ne plus avoir en mains à la fin de la partie le « mistigri », la carte perdante ou maudite, qu’il faut refiler à un autre joueur. Ici les mistigris sont des failles intimes, des secrets, des malheurs héréditaires ou pas, et le jeu de chacun devient son « je » car l’auteur se met dans la peau des personnages qui s’expriment tour à tour à la première personne. Dans la famille « Mistigris » on demande d’abord la mère, morte trop jeune dans un accident de voiture, et dont l’absence ne fera qu’aggraver les problèmes de son mari et ses enfants.

Il n’y a pourtant rien de sordide dans cette famille issue de la bourgeoisie protestante, avec des racines en Cévennes comme en région parisienne. Chacun a mené sa vie au mieux possible, avec son travail, sa foi, son amour, essayant de satisfaire des parents et grands-parents exigeants, qui ne voulaient que le bien de leur descendance. C’est ainsi que bon nombre sont devenus ingénieurs, polytechniciens, parfois énarques, épousant de futures mères dévouées, fondant de belles familles, pleines d’oncles, tantes, cousins, qui vont aux sports d’hiver ou se retrouvent l’été chez les grands-parents dans une maison ancestrale, toujours avec modestie et sans ostentation. On reste entre bons protestants.

Le mistigri de la mère, ce sont des épisodes dépressifs à répétition, des prises de médicaments auxquelles elle attribuera le handicap de sa fille cadette à la naissance. Celui du père c’est une revanche à prendre en se consacrant déraisonnablement à son travail, car son propre père l’humiliait dans sa jeunesse, c’est aussi une religiosité excessive et trop conservatrice qui va se heurter aux changements sociétaux après Mai 68, et surtout une incapacité à exprimer son amour. Plus tard viendra sa culpabilité non assumée dans l’accident de voiture qui coûtera la vie à sa femme. Le fils aîné, brillant mais rebelle a hérité des problèmes psychiatriques de sa mère, et rompt avec la tradition familiale d’études brillantes. Sa fin sera tragique. Quant au second fils, c’est le gentil blondinet et bon élève, qui a une relation privilégiée avec sa mère, et se découvre homosexuel (lui aussi il a son mistigri). Fuyant cette famille un peu étouffante, il fait carrière à l’international dans l’humanitaire (c’est là que ce livre recoupe discrètement les précédents), il parcourt le monde, ce qui le sauve d’être là quand les drames se produisent. Chaque fois il revient, et quand ne survivent que son père et sa sœur, tous deux handicapés, de fils prodigue il devient le pilier de la famille, et celui sur qui repose la mission de transmettre l’histoire.

Il y arrive d’une manière très intéressante avec ce livre qui allie la franchise et la pudeur, et amène le lecteur à penser aux « mistigris » qui se transmettent dans toutes les familles, y compris la sienne.

 

16 septembre 2024

"Esclavas", de Sophie Canal

Toujours attentif à l’activité d’auteurs écrivant en espagnol bien que ce ne soit pas leur langue maternelle (les « extraterritoriaux » comme les appelle l’écrivain péruvien Fernando Iwazaki), il y a quelques mois au hasard de liens et de divagations sur Facebook, j’ai découvert Sophie Canal. Française et vivant au Pérou depuis un quart de siècle, elle évolue dans la nébuleuse de la SF et du fantastique de ce pays. De quoi éveiller encore plus ma curiosité ! Elle a bien voulu m’envoyer le PDF de son livre, et je n’ai pas été déçu !

Il y a quelques jours, avant de commencer cette lecture, je pensais au Pérou (pays qui me fascine et que je connais très mal) et je l’envisageais comme un pays post-apocalyptique, je veux dire déjà post-apocalyptique, avant le reste du monde. C’est une idée que je retrouve en lisant Sophie Canal. La fameuse question posée par Vargas Llosa « ¿Cuándo se jodió el Perú? » reste sans réponse, mais dans ce livre il est bien définitivement « jodido » !

Le récit nous envoie deux ou trois siècles après le « Grand Changement » , une narratrice très âgée, et devenue peut-être immortelle tient une sorte de journal, ou de chronique de sa vie dans la ville de Lima en ruines, physiquement et socialement, peuplée de créatures plus ou moins monstrueuses, entre zombies et mutants plus lourdauds que terrifiants. Pour mieux dérouter le lecteur, la narration n’est pas toujours à la première personne.

Cette narratrice a en commun avec l’auteur d’être arrivée d’Europe il y a bien longtemps, avant la catastrophe, et d’être restée piégée au Pérou. On perçoit là, peut-être, une réminiscence de la récente pandémie de Covid. (L’épilogue signé Julia Wong évoque une « science-fiction autofictionnelle », idée interessante).

Les « esclaves » dont il est question sont les bonnes péruviennes, les employées de maison, qu’elle a successivement embauchées, toutes différentes avec des vies toujours compliquées, elles ont marqué les différentes époques de la vie de leur patronne, l’ont perturbée, bousculée, lui ont laissé des leçons, ont remis en question ses idées d’Européenne. En s’accrochant à cette série de souvenirs la narratrice semble lutter pour garder une certaine chronologie alors que le temps se dilue dans l’immortalité.

Elle est entourée de rare proches, son ex-mari et son fils, eux-aussi apparemment frappés de cette malédiction d’immortalité (qui ne lui épargne ni l’épuisement ni la dépression), et vit dans une sorte de tour au milieu des ruines, comme d’autres survivants, qui cachent de lourds secrets dans leurs plus hauts étages. Pour se protéger des monstres mutants, ils écrivent des « scénarios » dont la nature exacte n’est pas expliquée, et qui les enferment dans une vie de plus en plus étriquée, grise et désespérante. Vers la fin, le récit se divise en plusieurs voix, en plusieurs fins possibles, avec une touche d’optimisme utopique…

Une lecture recommandable, prenante, voir étouffante par moments, qu’on n’oublie pas une fois le livre refermé, et doublement originale, par le recours à la SF, et le courage d’écrire dans une langue qui n’est pas maternelle, et de s’inscrire dans la littérature d’un autre pays.

http://- https://larepublica.pe/cultural/2023/12/14/esclavas-distopia-de-sophie-canal-es-una-tradicion-humana-estar-condenados-a-la-guerra-y-la-miseria-feria-del-libro-ricardo-palma-190904

http://-https://lepetitjournal.com/lima/communaute/esclavas-le-nouveau-livre-de-sophie-canal-385412

http://-https://lepetitjournal.com/lima/communaute/sophie-canal-espagnol-detonateur-ecriture-339908

http://-https://www.youtube.com/watch?v=iKrpoQpohRs

https://www.pressenza.com/es/2024/02/peru-sophie-canal-esclavas-es-una-novela-sobre-los-caminos-que-llevan-a-la-esperanza/

https://www.buscalibre.pe/libros/editorial/pandemonium-editorial

https://www.facebook.com/pandemoniumeditorial/?locale=es_LA

https://www.instagram.com/pandemoniumeditorial/ 

25 septembre 2023

2023 : 25 septembre : « La isla de Eli », de Javier Campillo Galmes.

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Javier Campillo est né à Majorque dans les années 1960, il est bibliothécaire-documentaliste et animateur de clubs de lecture dans les Instituts Cervantes de différents pays, en Italie, en Tunisie et en France. Après « Grushenka », recueil de nouvelles il y a quelques années, il publie en 2022 son premier roman, « La isla de Eli ».

 

En plein été 2017, les premières pages nous font découvrir l’enfer touristique majorquin, le paradis dont rêvent toute l’année des centaines de milliers de touristes d’Europe du nord, le défoulement total organisé par une véritable industrie, les concours de fellations en échange d’alcool à gogo dans les discothèques, les embouteillages à longueur de journée en plein soleil, les plages bondées, un univers dont on entend parfois parler à la rubrique des faits divers, mais qu’on ne peut pas connaître si on visite l’île hors saison. C’est le résultat irrémédiable de soixante ans de « développement » et de « bétonnisation ».

C’est dans ce décor qu’essaye de survivre Pedro, jeune homme de presque trente ans qui vit encore chez sa mère veuve, exerçant le métier précaire de convoyeur de voitures pour une agence de location, entre leur base, l’aéroport et les hôtels. Comme beaucoup de jeunes Espagnols il a quitté la fac, et de crise économique et crise économique, il n’est pas arrivé à se construire une existence stable. Un peu timide et solitaire, il côtoie divers collègues, dont un cousin, étudiant à Barcelone, un « beauf » arrogant et vulgaire, il doit supporter les exigences de ses patrons comme celles des touristes, et toujours contre la montre dans les bouchons. C’est une existence bien terne, jusqu’au jour où, à un arrêt de bus, il aperçoit le postérieur d’une jeune femme dans son pantalon serré, et sa distraction cause un léger accrochage avec une autre voiture. 

La jeune femme en question est Eli, une immigrée bolivienne qui a grandi aux USA, avant de retourner dans son pays, puis tenter sa chance en Espagne en laissant son fils à la garde de ses parents. Elle fait le ménage des chambres dans un grand hôtel où Pedro amène souvent des voitures et partage un tout petit appartement avec deux autres immigrées latinoaméricaines.  

Après quelques malentendus commence une idylle compliquée. Différences de mentalités, entourages respectifs, précarité économique, difficultés à trouver un peu d’intimité ne leur facilitent pas la vie. L’histoire est racontée avec finesse, évitant certains clichés qu’on aurait pu craindre, et maintenant jusqu’au bout le doute sur le dénouement. 

Connaissant plutôt bien le milieu de l’émigration sud-américaine en Espagne, je dois dire que ce roman m’a convaincu : sa description est juste et précise, les situations, les profils des protagonistes très crédibles (je connais beaucoup de personnes et d’histoires semblables). Derrière l’histoire d’amour, il y a une analyse très intéressante de la situation économique et sociale d’une certaine jeunesse espagnole et immigrée, de la toxicité de l’économie du tourisme pour un territoire qui en est devenu complètement dépendant. C’est un livre qui devrait être lu en lycée ou en début de faculté par les étudiants français, s’ils avaient le niveau en langue, ce qui n’est pas certain. Ou au moins par leurs enseignants ! 

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9 septembre 2023

2023 : 9 septembre : "Las mentiras que nos unen" de Kwame Anthony Appiah.

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« Las mentiras que nos unen. Repensar la identidad »

de Kwame Anthony Appiah.

 

Kwame Anthony Appiah, nacido en Londres en 1954, hijo de una inglesa y un ganés, es un pensador humanista y cosmopolita, especialmente interesante porque navega a contracorriente de las tóxicas tendencias posmodernas e identitarias disfrazadas de progresismo. El libro fue publicado en inglés en 2018 con el título “The Lies that Bind, Rethinking Identity”, en español en 2019, en francés en 2021 : “Repenser l'identité, Ces mensonges qui unissent». Además de teorías políticas y morales, le interesan la filosofía del lenguaje y la historia de las culturas africanas. Este libro tiene un enfoque muy parecido al de « Identidades asesinas » del franco-libanés Amin Maalouf, publicado en francés en 1998, en inglés en 2000, y en español en 2004. Por supuesto, es un tema de gran importancia que merece frecuentes actualizaciones desde varios puntos de vista. Especialmente hoy en día cuando observamos que la locura identitaria cunde y nos acecha. Estamos encerrados en una tenaza, tanto por la vieja y rancia extrema derecha supremacista como por la autoproclamada izquierda « identitaria », « interseccional » o « decolonial » que en realidad no tiene nada de izquierda y es tremendamente reaccionaria. La llama del cosmopolitismo humanista está en una borrasca que amenaza con apagarla.  

Este libro está basado en una serie de conferencias que dió el autor en la BBC y se pueden escuchar en internet (en inglés). 

En el primer capítulo, Appiah analiza el tema a partir de su condición de mestizo y las múltiples, a veces divertidas, experiencias de identificación que vivió por parte de taxistas en muchos países por donde viajó. Y no solamente taxistas. Recuerda cómo, al ser mestizo y visto  « negro » desde la mirada de otra persona, el hecho de tener antepasados con rango senorial en la Inglatera medieval, u otros en la política británica del siglo XX, y hablar con un perfecto acento londinense, no parece suficiente para convencer a su interlocutora de su calidad de auténtico inglés. (Aquí subyace el importantísimo tema de la « one drop rule » y la negación del mestizaje, así como la internalización de la « one drop rule » y de lo subversivo que podría ser su inversión). Este primer capítulo no se enfoca en ningún criterio de identidad en particular (los cuales se analizarán uno por uno en la continuación del libro), sino más bien en los mecanismos de identificación en las sociedades humanas, y algunos estudios científicos anteriores sobre el tema.  

Appiah tiene una visión de la interseccionalidad como herramienta de descripción de hechos sociales, una vision que tiene poco que ver con el dogma ideológico en que la convirtieron algunos grupos identitarios actuales. (Sobre este punto es interesante notar que en 2020, la propia Kimberlé Crenshaw, quien acuñó el concepto en los 1980, declaró que hoy la palabra se usa de manera ideológica y sin rigor científico). Sin embargo Appiah en su enfoque es materialista, racionalista y científico. No rechaza el aspecto biológico, hormonal y anatómico en los temas de identificación de sexo y género. También se interesa en los mecanismos cerebrales que nos permiten etiquetar y generalizar nuestras identificaciones, tomando en cuenta que, a menudo, son motivos de excesivas simplificaciones : « las identidades implican etiquetas y estereotipos », lo cual produce esencialismo. Estos mecanismos cerebrales funcionan desde la más temprana edad y son producto de la evolución humana. Producen identificación y también rechazo. Appiah menciona experimentos de sociología que sacan a la luz estos mecanismos profundos, y no dejan una muy buena imagen de la « naturaleza humana », pero resultan de la evolución y la organización social de los primates y cazadores que somos. « Somos unas criaturas con un fuerte sentimiento de tribu ». Nos aferramos a nuestro grupo para enfrentarnos con otros grupos. El animal humano es a la vez colaborador y competidor, y en general colabora para competir, lo que hace obligatorio para el individuo pertenecer a un grupo. 

 

Creencias

El segundo capítulo estudia las creencias como factor de identificación. Este capítulo es especialmente acertado cuando señala que la identidad religiosa tiene muy poco que ver con alguna enseñanza o sabiduría de dicha religión, y mucho más con una serie de normas, rituales, obligaciones y prohibiciones en los ámbitos de la alimentación, la vestimenta, la sexualidad (impuestos por presión social y conformismo). Por lo que, a los que reclaman la etiqueta de dicha religión, les importan más las apariencias sociales que otra cosa. Un 90 o 99% no conoce ni siquiera los orígenes ni la evolución y diversas versiones de sus « textos sagrados » (Po resto judíos, cristianos y musulmanes no pueden reconocer que son una misma religión). Estas son típicas mentiras que unen dividiendo : cuando entre millones de personas que reclaman una misma etiqueta religiosa pueden existir diferencias insalvables que llevan a guerras muy crueles : católicos/protestantes, sunitas/chiitas, etc…            

Igualmente Appiah señala que los propios adeptos de cualquier religión, en su inmensa mayoría ignoran las evoluciones doctrinales y morales de sus antecesores. Reclaman una herencia « espiritual » de gente que vivió siglos o milenios antes y si volvieran a la vida en nuestro siglo, no reconocerían a sus « herederos ». Además de variantes en el tiempo, también las hay en el espacio cuando los criterios de « identidad » religiosa se suman con otros de identidad cultural, linguística, nacional, política…    

Nunca faltan « radicales » que reclaman una « pureza » de « los orígenes » de su religión, y no reconocen que ellos mismos son el producto de otra época, otro contexto histórico, social, económico. 

Appiah no tiene un discurso agresivo contra las religiones, simplemente las quiere dejar en su lugar, fuera de la política, y cuenta su propia práctica (más social que mistica), la de sus padres, juntando tradiciones anglicanas, metodistas y tradicionales ashanti de Ghana, y aboga por las lealtades múltiples contra los integrismos intolerantes : «También seremos antepasados, no solo seguimos las tradiciones ; las creamos ».   

Otro carácter muy interesante de este libro es que no cae en la impostura posmoderna de moda : no le causa problema hablar de « observadores objetivos » en temas culturales y religiosos. No cae en el paripé de decir que « hay muchas verdades » o que « nadie la puede conocer », que son maneras de ocultar mentiras o falta de argumentos credibles. 

 

Nación 

El tercer capítulo se enfoca en las supuestas « identidades nacionales ». A partir del ejemplo del escritor Italo Svevo, gran cosmopolita nacido en la ciudad de Trieste, Appiah cuestiona el concepto de nacionalidad, con el de estado-nación, los de soberanía y fronteras. Desde fines del XIX y a lo largo del XX llegaron a imponerse estas mentiras que unen : « no hay principio político que cuente con un consenso más sonoro que el de la soberanía nacional. « Nosotros » no debemos ser gobernados por otros, cautivos de una ocupación extranjera ; « nosotros »  debemos poder gobernarnos a nosotros mismos. (…) Sigue siendo un elogiado principio de nuestro orden político. Y sin embargo, guarda en su corazón una incoherencia. Ese es el siguiente de los grandes errores referentes a la identidad que me gustaría explorar. »  Dicha incoherencia es la ausencia de una definición credible y objetiva del « nosotros ».         

Nunca faltan oportunistas en busca de poder para definir y promover un « nosotros » que les conviene mejor. La nacionalidad a veces se determina con criterios culturales como el idioma, la religión, otras veces por la casualidad de haber nacido en un territorio, pero las fronteras se mueven, los países e imperios se hacen y deshacen y al ciudadano de a pie siempre se le exige lealtad y obediencia a la pátria (finalmente la soberanía es a menudo el amparo de los tiranos). Cada vez que se define un « nosotros » nacional la consecuencia es que los que no entran en el criterio se convierten en un « ellos » extranjero, y pronto en enemigos, enemigos de afuera, o de adentro, y no está lejos la idea subyacente de « purificación étnica ». La « nacionalidad » y su séquito de plagas como « soberanía » y « derecho al estado propio » en su forma actual son construcciónes románticas que surgen en Europa en el siglo XIX como reacción a la caida del imperio napoleonico en 1815, y luego a partir de 1848 de los imperios de Europa oriental hasta 1919, y quienes formalizan esta ideología basada en la idea del volksgeist son pensadores de habla alemana como Hegel (una visión esencialista de lo que es un pueblo, que luego degeneraría en el nazismo). Esta ideología la hacen suya posteriormente los habitantes de los imperios coloniales que empiezan a deshacerse después de 1945 en Africa y Asia.          

Appiah analisa cómo se construye la nacionalidad en diversos contextos, y se enfoca en el ejemplo muy interesante de Singapur. Comenta también el auge actual de los nacionalismos en Europa, y los casos de Escocia y Cataluña. Insiste otra vez en la complejidad de nuestras identidades y lealtades modernas que no pueden ser univocas.

Confieso que me encantó este capítulo porque nunca creí en estas patrañas patrióticas : nación, soberanía, autodeterminación y fronteras… (mentiras que unen dividiendo)

 

Color 

En el capítulo cuarto, el autor con el mismo método critica otro criterio identitario muy polémico : la « raza », que habitualmente se define por el color de piel. Resalta que por más que la « raza » sea un sin sentido en lo biológico, la palabra se usó por siglos, pero con definiciones que cambian con las épocas, dependiendo también del contexto cultural y político. Impresiona la erudición del autor y la calidad de sus argumentos. El hilo conductor de este capítulo es el fascinante destino del filósofo africano del siglo XVIII, de formación intelectual europea, Anton Wilhelm Amo Afer.

 

Clase

En el quinto, es la idea de clase social la que cuestiona Appiah, siguiendo el curso de la vida del sociólogo británico Michael Dunlop Young, inventor del concepto de « meritocracia ». Nos recuerda que las clases sociales no siempre fueron definidas por los ingresos, que antes el honor y el abolengo fueron más determinantes, que el nivel de estudios puede ser otro determinante, y en la realidad se suelen mezclar los tres de diversas maneras. « La clase es a la vez esquiva e ineludible ». Appiah nos propone interesantes comparaciones entre las sociedades de Ghana, Inglatera y EEUU. Aboga por una sociedad que garantice un igual acceso a la educación, la salud y la seguridad social, y unos impuestos que limiten las desigualdades, especialmente las que se heredan. Quiere una sociedad donde se reconozca la dignidad de cualquier tipo de trabajo. También acepta desigualdades económicas dentro de ciertos límites, como incentivo al estudio y al trabajo como vías de ascención social. 

 

Cultura 

El sexto y último capítulo es especialmente interesante : analiza la cultura como determinante de identidad y demuestra que no vale más que los criterios examinados en las partes anteriores del libro. Lo hace cuestionando la idea de « cultura occidental », como un ejemplo, ya que el mismo razonamiento puede valer para cualquier cultura de otra parte del mundo. Cuestiona la definición de lo que es « Europa », y « Occidente ». Los propios europeos durante mucho tiempo no se consideraron como tales, sino como sujetos romanos, y luego como cristianos. (Lo mismo con « Africa » : es una idea europea que adoptaron los africanos en la época colonial). El « occidente » nace de a poco cuando a partir del siglo XVII crece la presión turca, y aún así, no faltaron reyes cristianos para pactar alianzas oportunistas con los turcos y contra otros reyes cristianos. En lo cutural, el tesoro occidental, la herencia filosófica griega se debe en gran parte a la transmisión por los traductores árabes medievales de Al Andalús, pero también se puede cuestionar qué tan árabes y musulmanes eran ellos, si muchos de estos letrados eran judíos y si el más famoso de sus reyes, el gran Abd al-Rahman III, tuvo más sangre vasca que « oriental ». (Bien lo dijo el escritor congolés Henri Lopes, en su libro titulado « Mi abuela bantú y mis antepasados galos » : « Toda cultura es mestiza, y quienes se creen puros simplemente se olvidaron de su mezcla original »). 

Appiah aremete contra el « eurocentrismo » igual que contra el « afrocentrismo » y sin piedad se burla, con mucho humor, de algunas ideas baratas de moda, como la del « Muntu » o « NTU » con una parodia hilarante, el « ING » : dos páginas imperdibles. De paso ataca también el concepto aberrante de « apropiación cultural ».

Finalmente parece que las eternas « identidades » que algunos narcotraficantes nos quieren vender no tienen nada firme donde pisar y agarrarnos : ni religión, ni nacionalidad, ni raza, ni clase social, ni cultura son asideros fiables. Todo es fluctuante e inseguro, salvo nuestra común humanidad. Nuestras identidades son complejas y en constante evolución, cada individuo es el producto de una mezcla única y no podemos dejarnos encerrar, o encasillar, en una visión estrecha basada en un solo rasgo, ni dos, o tres, porque somos mucho más. Las mentiras que nos unen como grupos, nos dividen como humanidad. 

Esto no significa que todo sea igual ni que todo valga. Esto significa que en toda cultura coexisten lo peor y lo mejor. Las fracturas no están entre las culturas, sino en cada una de ellas. Casa cultura tiene su parte de universalismo humanista y su parte de oscuridad. 

 

Epílogo

El libro termina con una “coda” de cinco páginas muy interesantes, donde sin embargo el autor (de manera contraria a la del principio del libro) peca por un exceso de optimismo en cuanto a la eficiencia de la interseccionalidad « por encima de las diferencias », opinión que hay que contrastar con la realidad de esta corriente dogmática que no ha hecho más que dividir los movimientos sociales hasta lo absurdo, agudizando las diferencias y atizando la lucha de todos contra todos. Después de esta discrepancia, volví a encontrar en las últimas líneas el Appiah con quién tanto concuerdo, cuando menciona al esclavo liberto y dramaturgo afro-romano Terencio, fundador de la tradición teatral europea, y elige su famosa frase para terminar el libro : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto » (Humano soy, nada de lo humano me es extraño). Una frase que hice mía hace mucho y es totalmente opuesta al sectarismo de los « interseccionales », « decoloniales » y tutti quanti… 

Al leer este libro, es imposible no pensar que Appiah es como ensayista muy parecido a lo que es Salman Rushdie como novelista.

Por otra parte, el libro no alude al anarquismo, aunque muchas de sus páginas pudieron ser escritas o aprobadas por pensadores anarquistas. Lo interesante es que con otro enfoque y otros argumentos, llega a conclusiones muy similares a las de algunos anarquistas.

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23 juin 2023

2023 : 23 juin : Quatre romans de Patrick Fornos.

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Patrick Fornos est médecin et c’est aussi un écrivain avec qui j’ai quelques affinités : nous avons le même âge et nous sommes connus, il y a une quinzaine d’années, dans la nébuleuse libertaire montpelliéraine à une époque où nous étions tous deux des aspirants n’ayant encore rien publié. Nous avons aussi en commun des origines catalanes et un intérêt pour la guerre civile espagnole et ses suites. Étant lui-même fils de réfugiés espagnols de l’après-guerre, il connait le sujet. J’ai donc lu ses quatre livres, parfois avec un peu de retard, depuis 2011, des histoires toujours situées en Catalogne, tant du côté français que du côté espagnol. Tous sont publiés aux éditions Balzac.

« Sambucus » (2011), lecture qui remonte à longtemps pour moi, commençait fort avec un accouchement anonyme en 1927 dans les sanitaires d’une usine, une ouvrière découvrant le bébé et s’en voyant attribuer la maternité un peu malgré elle… L’usine située à Thuir était celle qui produisait un célèbre apéritif, un modèle de paternalisme patronal depuis la fin du dix-neuvième siècle. On avait déjà deux fils narratifs, le social et le mystère des origines du bébé. Au second chapitre, vingt ans plus tard, débarquait à Thuir un médecin étranger à la région, le docteur Elisée Kasprzak, qui allait devoir trouver sa place dans le village et démêler les histoires et secrets de cette petite société. 

« La braise des coquelicots » (2012), le plus court de ces quatre romans commence, lui aussi, avec une naissance : celle du narrateur lui-même, Aurélien Gallard, âgé d’une vingtaine d’années à la fin des années 70. Encore un départ compliqué dans la vie, car son père est mort dans un accident de voiture quelques mois avant sa naissance, et sa mère va devoir l’élever seule, de petit boulot en petit boulot, pour lui permettre de faire une scolarité puis des études dont elle attend beaucoup. Elle a décidé que son fils serait architecte. Un mystère s’ajoute à l’histoire lorsqu’en cité universitaire il commence à recevoir chaque trimestre, par courrier anonyme, des bons du trésor au porteur qui lui permettent de se consacrer pleinement à ses études. Au bout de quelques années pourtant, les envois d’argent s’arrêtent aussi mystérieusement qu’ils avaient commencé. En ayant parlé à sa mère, il obtient une piste qui le mènera dans une quête vers ses origines, quelque part sur les pentes du Canigou et sur les traces d’un ancien combattant de la guerre civile espagnole.

 

Beaucoup plus récemment, au printemps 2023, j’ai enchaîné la lecture des deux romans les plus récents, qui n’en font qu’un sous le titre commun « L’eau des deux rivières », la première partie « Angel » (2020) et la deuxième, « Colette » (2022). On peut les considérer comme un seul livre, et il est préférable de les lire d’une seule traite.

« Angel » commence encore par un événement marquant, très dur et raconté de façon très crédible : en janvier 1916 une avalanche balaye le baraquement d’une douzaine d’ouvriers exploitant le minerai de fer dans le massif du Canigou. Après plusieurs jours de recherches, les sauveteurs ne trouveront aucun survivant. On pense à Zola ou à Brel, « Quelle vie ont eu nos grands-parents… ». Cet accident survenu en France affecte aussi des travailleurs espagnols, dont un, Pedro Flores, qui venait de la région de l’embouchure de l’Ebre, où il laisse une veuve et trois orphelins. C’est ainsi qu’une catastrophe naturelle survenue en 1916 bouleverse des vies et les envoie dans une direction imprévue vers des événements catastrophiques vingt ans plus tard. Pas de « destin » écrit à l’avance là-dedans, juste des forces naturelles ou sociales, aveugles et sans projet, une infinité de facteurs qui laissent bien peu de place aux choix individuels. Angel est un des trois orphelins, et toute sa vie sera placée sous le signe de cette question, celle de la liberté et du choix.

La veuve avec ses trois enfants, Angel, Aniceto et Ramon, est contrainte d’aller chercher une vie meilleure dans les Pyrénées, mais cette fois sur le versant sud, côté espagnol, dans le village de Santa Coloma avec l’espoir d’y trouver du travail dans une filature installée au confluent de deux rivières. Refusée par la filature, elle devra se contenter d’un travail nettement moins payé, arrivant à peine à nourrir ses enfants. Mais c’est à Santa Coloma qu’ils grandiront, le frère aîné s’occupant beaucoup des autres. Malgré tout, Angel pourra aller à l’école, d’abord chez des curés, où la pédagogie archaïque et brutale sert à endoctriner les enfants dans la soumission à l’ordre établi. L’enfant croit en dieu, culpabilise à cause de la mort de son père, mais prend conscience du décalage entre la morale prêchée, et la réalité des comportements.

À la même époque, un couple formé par un cantonnier et son épouse, ouvrière à la filature, s’installent dans un appartement de la cité ouvrière créée par l’entreprise. C’est là que naîtront leurs enfants, dont la fille aînée, Colette. Une certaine amitié malgré la différence de statut, se noue entre le cantonnier et le directeur de l’usine, à partir de conversations philosophiques et de parties de pêche. 

S’il existe de nombreux livres sur la guerre civile et l’exil des républicains, ceux de Patrick Fornos ont l’originalité et l’intérêt de s’inscrire dans un temps long, englobant plusieurs générations, et de raconter les vies au plus de la réalité quotidienne, d’une manière crédible, car bien documentée. Les enfances y ont une grande place. Les difficultés des mères restées seules parce que leurs hommes sont morts au travail ou à la guerre, emprisonnés ou exilés, sont évoquées sans fards. 

Les années 20 et 30 passent, les forces conservatrices et révolutionnaires s’affrontent en Espagne, les mouvements ouvriers, syndicalistes et anarchistes prennent de la force, dans la lutte pour la journée de huit heures, la chute de la monarchie et l’instauration de la république. C’est dans ce contexte que le jeune Angel, ayant perdu sa foi enfantine, découvre un nouvel idéal dans l’anarchisme. Le premier volume s’achève au moment où éclate la guerre civile, en juillet 1936, et les jeunes gens de Santa Coloma s’engagent dans les milices pour aller combattre le fascisme. Ce sera le cas d’Angel et ses frères, mais aussi de Dagoberto, le fiancé de la petit Colette, qui a grandi elle aussi.

Aucune rupture avec le deuxième tome. On y retrouve Angel à l’arrière d’un camion en route pour le front. C’est l’occasion d’une réflexion profonde sur le sens de la liberté, de la solidarité et du courage, à un moment où le jeune homme réalise que le tourbillon de la guerre dans lequel tous se jettent tête baissée est la négation même des valeurs de l’anarchisme. Angel, le libertaire n’est pas maître de son destin, comme l’avalanche qui tua son père, la guerre l’entraine sur des chemins qu’il n’a pas choisi, sous la pression de la nécessaire solidarité avec ses camarades et de l’exigence de courage guerrier. Pour un temps il trouvera le moyen de concilier toutes ces contradictions, mais le cours de la guerre s’imposera. Un penseur libertaire (dont le nom m’échappe) a posé le problème en ces termes : « le courage consiste parfois à être solidaire, et parfois à ne pas l’être ». 

Le propos ici n’est pas de résumer toutes les péripéties de la guerre, tant sur les divers fronts qu’à l’arrière, à Santa Coloma ou dans Barcelone bombardée, les personnages sont nombreux, les relations riches et complexes… En février 1939, la défaite républicaine étant certaine, c’est l’exode vers la France, dans un désordre indescriptible, les familles séparées, les camps de réfugiés, puis vient la guerre mondiale, et pour Colette et ses enfants, le choix de rentrer en Espagne, alors que Dagoberto est toujours en camp en France. En Espagne, c’est l’ostracisme et les humiliations pour les réfugiés qui reviennent de France. Les longues années de séparation affectent les couples, la vie quotidienne est dure… C’est en 1956 que Colette repasse clandestinement en France, et traverse sans le savoir le village où était mort le père d’Angel. Angel dont on perd la trace pendant une partie du livre après un séjour terrible dans un camp en France, ne reviendra jamais complètement de la guerre qui l’a brisé moralement…

Même si la fin ramène un peu d’espoir pour les enfants de ces familles, c’est une œuvre empreinte d’un pessimisme philosophique influencé par Schopenhauer (c’est l’auteur qui me l’a dit !), un désenchantement causé par la difficulté pour l’être humain d’échapper à un destin contraint par un grand-nombre de déterminismes physiques, historiques, biologiques, sociaux, culturels, qui font que sa liberté se réduit, au mieux, à une étroite marge de manœuvre. Tout le défi est peut-être là : comment rester libertaire quand on sait que la liberté n'existe (presque) pas ?

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11 juin 2023

2023 : 11 juin : Une nouvelle traduction terminée.

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Ce 11 juin j'ai rendu ma copie aux éditions Présence Africaine : la traduction du roman de Jorge Chagas consacré au footballeur uruguayen José Leandro Andrade, membre de l'équipe qui gagna le tournoi olympique à Paris en 1924. Ce projet datait de 2019, mais il est resté longtemps imprécis, jusqu'à ce que je le propose à cet éditeur, qui l'a très rapidement accepté en novembre-décembre 2021. Il y a eu ensuite une phase de négociation directe entre les maisons d'édition, et après mon séjour en Uruguay de novembre-décembre 2022, je me suis mis sérieusement au travail. C'est le quatrième roman uruguayen que j'ai eu à traduire, et de loin le plus long. Parallèlement je travaillais avec les éditions Yovana sur les corrections en vue de mon livre sur les îles du Cap Vert : autant dire que ce premier semestre 2023 a été particulièrement studieux, au point que j'ai presque cessé de lire !

J'avais déjà traduit avec plaisir un texte court de Jorge Chagas pour le deuxième volume de l'Anthologie bilingue chez L'atinoir.

Je suis particulièrement content de travailler avec Présence Africaine, maison historique au catalogue prestigieux, et jusqu'à présent tout se passe bien avec eux. Le bouquin paraîtra à la veille des JO de Paris 2024, centenaire des faits racontés dans le livre. Il devrait y avoir une commémoration officielle, j'espère que Jorge Chagas pourra venir à Paris... Je ne manquerai pas de revenir sur tout cela quand le livre sortira ! 

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10 avril 2023

2023 : 10 avril : "Patagonie route 203", d'Eduardo Fernando Varela.

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Plus que jamais, ce blog est consacré à mes lectures en retard. En octobre 2020 à Sète, j’avais servi à l’improviste de guide-chauffeur-interprète à Eduardo Varela et à son éditrice, Anne-Marie Métailié. Ils n’avaient pas vraiment besoin de mes services, mais au moins pour moi ce fut l’occasion d’une journée agréable et enrichissante. Le roman était publié depuis peu en français, avant même de l’être en espagnol. En effet, Anne-Marie Métailié avait repéré le texte, encore inédit, alors qu’elle participait au jury d’un prix à Cuba (Casa de las Américas 2019). Ce jour-là, l’association Sète-Amérique Latine organisait une journée culturelle avec la Nouvelle Librairie Sétoise, et c’est alors que cette lecture en retard s’ajouta à ma liste déjà longue. Deux ans et demi plus tard, ma pile de livres à lire n’a fait que s’accroître, mais apprenant que je vais bientôt rencontrer à nouveau cet auteur (dont un second roman vient d’être publié en français), je me décide enfin à le lire. J’avais bien sûr un préjugé favorable, après notre rencontre et la lecture de la 4ème de couverture, qui est prometteuse. Autant le dire tout de suite, je ne suis pas déçu.

 

La Patagonie argentine, que je n’ai pas eu la chance de connaître, est une immense région désertique battue par les vents, mais sous la plume d’Eduardo Varela elle devient un monde à elle seule, presque détachée du reste de la planète, un monde inquiétant où notre logique et nos représentations de temps et de distances n’ont plus cours, et dont les habitants sont dispersés et ballotés au bord du néant. Pas question ici de « réalisme magique », l’auteur reste dans un monde trivial et déglingué certes, où le surnaturel n’a pas de place, et c’est un des traits du livre que j’apprécie le plus. Le recours à la magie est parfois une facilité : n’est pas Manuel Scorza ou Garcia Marquez qui veut. Varela s’en passe très bien pour créer des ambiances étranges et inquiétantes par moments, mais l’ironie et l’absurde ont aussi leur place. 

 

Parker (c’est un surnom, car il joue du saxophone) est un camionneur qui semble fuir sans cesse un passé mystérieux, au long des milliers de kilomètres de routes et de pistes de la Patagonie. Il n’a pas beaucoup d’amis, et il les rencontre rarement, au hasard de « rendez-vous » complètement aléatoires, comme ceux que lui donne un étrange journaliste, chasseur d’OVNIS et de sous-marins nazis chargés d’or. 

 

Travaillant pour un patron lointain et peu scrupuleux, Parker rejoint des ports de l’Atlantique austral pour charger ou décharger des conteneurs de « fruits tropicaux », sans trop chercher à savoir ce qu’il transporte vraiment. C’est un camionneur qui ne dédaigne pas un certain confort. Chaque soir avant de dormir au milieu de nulle part, et si le temps le permet, il décharge avec un palan tout son mobilier, table, chaises, lit, cuisinière, frigo, et reconstitue un véritable appartement sans murs ni plafond.

 

Il y a de l’humour et de l’inventivité dans ce texte, comme la façon dont on indique un chemin (roulez deux jours dans telle direction, tel jour de la semaine tournez à droite ou à gauche, etc), ou bien dans la toponymie. Varela trouve des noms de lieux très évocateurs et amusants (mais réalistes aussi, on trouve ce genre de toponymie même en Uruguay), « El Suculento », « Jardin espinoso », « Indio Maligno » et bien d’autres trouvailles. Si en principe on ne traduit pas les noms de lieux, cela pouvait se justifier ici, mais une note en bas de page aurait suffi. Le choix de mettre systématiquement la traduction de chaque nouveau nom en incise ente deux virgules est plutôt agaçant à la longue pour le lecteur. L’auteur m’a confié que lui aussi avait été perplexe en voyant ça. Pour ce qui est de la traduction du titre, dont l’original était « La marca del viento », il reconnaît que « Patagonie route 203 » le laissait dubitatif au début, mais que finalement c’est accrocheur pour le public francophone chez qui le mot « Patagonie » éveille des images d’aventures et d’immensités, alors que pour lui ce sont plutôt de mornes souvenirs de son service militaire. 

 

Un jour dans un village perdu, Parker tombe sur une fête foraine misérable et déprimante (J’ai pensé à celle de la nouvelle « Fenimore » de Gustavo Espinosa, que j’ai traduite pour « Autres histoires d’Uruguay » chez L’atinoir). Dans cette fête foraine, le train fantôme est une attraction tenue par un couple, Bruno et Maytén, assistés de deux ouvriers boliviens imprégnés de religion évangélique (encore une trouvaille de l’auteur). Le couple bat de l’aile, et pour Parker, c’est le coup de foudre. Il décide qu’il enlèvera Maytén, mais elle ne se laisse pas convaincre tout de suite. L’inventivité de Varela et son humour se confirment au long des scènes dans le train fantôme, avec ses mannequins, et les attitudes déconcertantes des Boliviens. 

 

De village en village, ceux-ci étant distants de centaines ou de milliers de kilomètres, Parker va poursuivre la fête foraine, qui se désintègre par abandon de certains forains renonçant au métier, Bruno étant un des plus obstinés. Quand Parker arrive à ses fins et s’enfuit avec Maytén, l’histoire n’est pas finie, car elle rêve d’aller vivre à la capitale, Buenos Aires, celle-là même que Parker fuyait pour des raisons qu’on va découvrir peu à peu. Poursuivi par Bruno qui veut se venger, le couple est secoué par des aspirations différentes, alors que les éléments naturels se déchaînent…

 

Un livre qui m’a donné envie de lire le suivant, du même auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

8 avril 2023

2023 : 8 avril : Lectures d’un hiver laborieux 2022-2023, Ursula Le Guin.

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Je suis rentré début décembre de la Feria del Libro de Montevideo 2022, avec une belle petite vendange de livres. L’ennui, c’est que je n’avais pas encore lu toute la récolte ramenée lors de l’édition 2019. Et puis, je revenais avec la confirmation de l’accord entre l’éditeur uruguayen Fin de Siglo et l’éditeur parisien Présence africaine pour la traduction du roman « Gloria y tormento » de Jorge Chagas, projet que je portais depuis 2019.

Sitôt arrivé à Valencia, il fallait m’atteler à cette traduction, la plus longue que j’aie jamais entreprise, et tenir les délais. J’ai donc pris la bonne résolution de ne pas lire d’autre livre avant d’avoir fini la traduction. Au bout de deux semaines environ, j’ai réalisé que cette « bonne résolution » serait intenable. J’ai donc changé mon fusil d’épaule et opté pour une lecture à long terme et petites doses quotidiennes, assez éloignée de l’univers de ma traduction pour me dépayser. Trois romans en un seul volume de poche, du cycle de Terremer, m’attendaient depuis longtemps sur une étagère, c’était le moment !

Il y a déjà une bonne douzaine d’années que j’ai lu « La main gauche de la nuit » qui m’a laissé un souvenir inoubliable, surtout le long voyage des deux protagonistes seuls à travers des contrées glacées. Ce roman est un chef d’œuvre qui échappe à toutes les frontières des genres littéraires, sa lecture a suffi à me convaincre qu’Ursula Le Guin aurait bien mérité un prix Nobel (heureusement, elle en a collectionné plein d’autres).  

J’hésitais à me jeter dans les eaux de Terremer, tenté par ce monde insulaire et pré-médiéval où l’aventure maritime était prépondérante, mais un peu refroidi par le côté « fantasy », les mages et les dragons qui ne sont pas ma tasse de thé.  

Le volume que j’avais acheté d’occasion regroupe trois romans (et aucune nouvelle) du cycle : «Le sorcier de Terremer », « Les tombeaux d’Atuan » et «L’ultime rivage ». Cette lecture par petites gorgées m’a accompagné tout l’hiver, à Valencia et dans d’autres coins d’Espagne quand nous prenions quelques jours de vacances. Si certains lecteurs se plaignent parfois de la lenteur de l’action dans ces romans, elle s’adaptait parfaitement à mon rythme. La minutie dans la construction des cultures de ce monde complexe, l’économie d’effets spectaculaires, la profondeur des personnages même secondaires, les fils qui se renouent d’un livre à l’autre, tout ça est de la belle ouvrage ! Toute la première moitié des « Tombeaux d’Atuan » est particulièrement réussie, l’entrée dans ce monde souterrain d’une obscurité absolue est saisissante ! Le village dérivant dans « L’ultime rivage » est assez fascinant lui-aussi. On comprend qu’Ursula Le Guin a fait un excellent usage de sa culture ethnographique. 

Une réserve, peut-être, c’est qu’il faut parfois que le lecteur en rajoute dans la « suspension consentie de l’incrédulité » à propos de certains détails, comme le fait que ces peuples navigateurs n’aient pas encore découvert que leur planète est ronde. Et pas très grande, si l’on en croit la carte dessinée par l’auteur. La réponse à mon scepticisme est peut-être dans un texte que je n’ai pas encore lu. Alors il faudra que je continue à lire Ursula Le Guin ! 

7 avril 2023

2023 : 7 avril : Redécouvrir Guillem d'Efak (2ème partie)

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Guillem d’Efak est donc embauché dans un orchestre « tropical » de cabaret à Palma de Mallorca, alors que le mambo et le calypso sont très à la mode en cette fin des années 1950, où le tourisme prend un essor considérable dans l’île. Le chef d’orchestre est du Surinam, l’orchestre est dit « jamaïcain », les musiciens sont affublés de chemises multicolores avec des manches à volants, le cabaret s’appelle « La Cubana » et Guillem est rebaptisé « Principe Guillermo », le « Prince Guillaume ». Et bien que marié, il collectionne les liaisons comme quand il était célibataire, comme une sorte de pied-de-nez à la répression morale et à l’hypocrisie de la société franquiste… Sa notoriété dans l’île augmente au tournant des années 50-60, comme musicien, chanteur-improvisateur, poète et même auteur d’un livre sur les traditions culinaires majorquines.

À cette époque commencent à se faire remarquer de jeunes chanteurs comme Raimon, qui écrit en valencien, ou Josep Maria Espinas qui traduit Brassens en catalan. C’est le début du mouvement de la « Nova cançò », pour qui chanter en catalan devient une forme de résistance à la dictature. Guillem, déjà très attaché à la défense du dialecte majorquin ne pouvait que se rapprocher de la « Nova canço ». C’est ainsi que le « Prince Guillaume » s’efface au profit de « Guillem d’Efak », qui va commencer à se produire à Majorque, puis sur le continent à partir de 1963. Tout de suite il se fait remarquer des critiques par la coloration jazz et blues de ses interprétations, et le mélange de chansons traditionnelles avec ses propres compositions. Il s’intéresse aussi à la chanson française de son époque et traduira par exemple Léo Ferré, Jean Ferrat, Geoges Moustaki. En février 1964 sortent ses premiers disques, en 1965 la presse parle du « phénomène d’Efak » et de « son apparence exotique qui tranche avec sa façon de parler » (sic), à tel point que Guillem déménage à Barcelone la même année, car la capitale catalane lui offre de meilleures opportunités.

En 1965, à l’occasion d’une interview, il donne quelques réponses intéressantes :

-Te considères tu comme blanc ou noir ?

-Majorquin !

-Serais-tu différent sans ton ascendance noire ?

-Je serais plus constant. Je fais les choses tant qu’elles m’amusent et après, je change.

(…)

-Musiciens ?

-Ray Charles et Louis Armstrong.

Guillem d’Efak et quelques amis ouvrent à Barcelone un cabaret nommé « La Cova del Drac » (La caverne du dragon) qui va devenir le rendez-vous des artistes de la « Nova canço » : Maria del Mar Bonnet, Lluis Llach et bien d’autres. Ce lieu sera aussitôt dans le collimateur de la police. Mais il sera vite trop tard pour que le régime arrive à bâillonner ce mouvement artistique. Des festivals sont organisés et certains chanteurs, dont Guillem, sont couronnés de prix. Il continue à enregistrer des disques. À cette époque il est l’égal d’un Raimon ou d’un Joan Manuel Serrat. Ils vivent de la chanson, mais sont pourtant exclus des radios officielles.

En 1966, une autre interview donne des informations significatives sur la personnalité de Guillem :

-Tu n’as pas la nostalgie de la Guinée ?

-Pas la moindre curiosité.

-Guillem d’Efak est-il un aventurier ?

-Oui. J’ai voulu connaître la vie, plutôt que d’autres me l’expliquent.

-Comment te définirais-tu ?

-Basiquement, comme un écrivain, mais j’essaye surtout d’être authentique.

Et aussi :

-J’aimerais que dans cinquante ans les gens puissent chanter mes chansons sans savoir d’où elles viennent. 

Charles Trenet n’aurait pas dit autre chose.

Guillem se produit parfois hors d’Espagne, comme à Chicago en 1966, ou à Perpignan, Cannes et Nîmes en 1967, en Tchécoslovaquie, en Italie… 

Autre extrait d’interview, de 1967 :

-Vous chantez le blues ?

-C’est la partie commerciale de mon travail mais ce n’est pas de la chanson catalane, plutôt des chansons chantées en catalan. En revanche « La Balada d’en Jordi Roca » peut être et chantée en anglais sans jamais cesser d’être une chanson catalane.

-Qu’est-ce que la chanson catalane ?

-L’idée. L’homme qui ne s’identifie pas avec son peuple et sa culture est perdu.

Les interviews de Guillem d’Efak sont particulièrement intéressantes car elles apportent de quoi discuter longuement des notions comme « l’inné et l’acquis », « l’identité » ou « la négritude » et « la catalanité » ou « l’appropriation culturelle », mais cela dépasserait le cadre d’un simple article de blog…

Après Mai 68 en France, le régime franquiste prend peur et durcit la répression contre la « Nova canço » et ses chanteurs les plus en vue. Le cabaret « La Cova del Drac » se retrouve sous la surveillance permanente d’un policier officiellement affecté à l’intérieur de l’établissement. Facétieux, Guillem d’Efak avant chaque spectacle mettait en garde les spectateurs contre la présence d’un individu armé dans la salle. 

Un jour un policier dit à Guillem : « Comment est-il possible qu’en plus d’être noir, tu cherches des problèmes en chantant en catalan ? » 

Parallèlement, les chanteurs sont invités à un nombre croissant de « concerts de soutien » à diverses causes chères aux apparatchiks révolutionnaires, et deviennent des vaches à lait, taillables et corvéables à merci, au nom de la solidarité, à tel point que certains comme Raimon, finissent par se rebiffer. La professionnalisation des chanteurs militants fait débat.  

D’autre part, au sein de la « Nova canço » un débat divise le mouvement : faut il chanter exclusivement en catalan, ou laisser de la place à l’espagnol ? Le débat fait des vagues jusqu’à la participation de l’Espagne à l’Eurovision de Joan Manuel Serrat. Ce dernier se voit reprocher de n’être pas assez radical dans sa défense du catalan, alors que Guillem d’Efak est beaucoup plus intransigeant. Cependant l’amitié entre les deux hommes n’en a pas été trop gravement affectée. La fidélité en amitié est une des valeurs qu’il cultiva toute sa vie.

À mesure que la « Nova canço » s’impose dans le paysage culturel malgré les difficultés, elle se banalise, se professionnalise, se divise, perd de sa radicalité politique et progressivement Guillem d’Efak va prendre ses distances à la fin des années 60 avec ce mouvement dont il a été une des principales figures. D’autres continueront leur carrière, c’est peut-être là une des raisons de l’oubli dans lequel tombera Guillem.

Dès 1968, sans délaisser l’écriture, il commence à se tourner vers le théâtre (y compris du théâtre pour enfants) et le cinéma, toujours en défense de la culture catalane. 

En décembre 1969 il reçoit le prestigieux prix Carles Riba pour son recueil poétique Madona i l’arbre, plein d’allusions érotiques. Dans les années 70 il sera aussi traducteur de romans du français et de l’anglais vers le catalan, tout en écrivant ses propres œuvres dont certaines sont encore primées.

Les années 70 sont aussi ceux de la séparation avec son épouse avec qui il avait deux filles, et sa nouvelle vie avec une nouvelle compagne et la naissance de son fils.

Avec la mort du dictateur en 1975, l’Espagne sort difficilement d’un tunnel de quarante années : les recyclages politiques et divers retournements de vestes rebattent les cartes, les revendications culturelles dérivent, changent de sens ou sont détournées, là encore ce serait un peu long à analyser pour un blog, et nous éloignerait du cas individuel de Guillem d’Efak.

En février 1978, dans le cadre d’échanges culturels occitano-catalans, Guillem va chanter à Narbonne et Perpignan, en mars une manifestation réciproque prévue à Barcelone va être interdite. Franco est-il tout à fait mort ? La même année directeur de théâtre Albert Boadella est emprisonné pour avoir voulu monter un spectacle sur l’exécution (en 1974) du militant anarchiste Salvador Puig Antich. La fine fleur de la culture catalane se mobilise en sa faveur, dont Raimon et Guillem d’Efak, bien entendu. Presque quarante ans plus tard, lors du grand guignol séparatiste organisé par une classe politique catalane complètement pourrie, avec un pseudo référendum suivi d’une grotesque déclaration-suspension de l’indépendance de la Catalogne par le clown Puigdemont, il est intéressant d’observer que ces intellectuels et artistes catalans des années 70 sont très divisés, voire déchirés, avec des gens comme Boadella, Raimon et Serrat opposés au séparatisme, Lluis Llach rallié à Puigdemont pour un strapontin de député, et Guillem d’Efak ? On ne saura jamais quelle aurait été sa position, car il est décédé en 1995.

En 1980, Guillem et sa compagne s’installent définitivement à Majorque, où il va travailler pour une agence de voyages, tout en continuant son travail littéraire et ses engagements pour diverses causes. Sa dernière apparition publique comme chanteur se produit à l’été 1987. Il milite à l’Union Majorquine, un parti nationaliste centriste (sic). 

Un cancer détecté en 1993 se généralise en 1994 et l’emporte en février 1995. 

Il ne nous reste plus qu’à l’écouter encore…

Bibliographie et prix littéraires :

El poeta i el mar (1965)

 Madona i l'arbre (1969)

 El poeta i la mina (1974)

 Erosfera (1982)

 J.O.M. (1967)

 La mort de l'àvia (1968)

 Paisajexlindos (1988)

Les vacances d'en Jordi (1968)

La ponentada gran (1975)

Prix : 

 

 

 

 

 

 

29 octobre 2022

2022 : 29 octobre : Redécouvrir Guillem D'Efak (1ère partie)

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Il y a déjà quelques années qu’au hasard de mes divagations sur internet j’avais découvert l’existence et le destin peu commun du chanteur catalan Guillem d’Efak (1930-1995), aujourd’hui un peu oublié. C’est quand j’ai lu le roman « Brûlant était le regard de Picasso », d’Eugène Ebodé, que j’ai été frappé par les similitudes entre les vies de Madeleine Pétrasch, son héroïne bien réelle, et de Guillem D’Efak.

Le public français qui s’intéresse à la chanson à textes espagnole et catalane des années 1960 et 1970, dans le contexte de la résistance culturelle au franquisme finissant, connaît les noms de Lluis LLach, Paco Ibanez, Joan Manuel Serrat, ou Raimon, et peut être Maria del Mar Bonet, ou Nuria Feliù (récemment disparue) mais nous avons été nombreux à ignorer Guillem d’Efak. C’est aussi le cas aujourd’hui en Espagne, où ce chanteur semble bien être tombé dans l’oubli. (J’en ai parlé à plusieurs amis valenciens de mon âge et plus, qui sont tombés des nues). Quand j’étais enfant à Ouagadougou, mon père avait un petit disque en vinyle au format « 45 tours » avec quatre chansons de Raimon, ce fut certainement mon premier contact avec la chanson en catalan, ou plus exactement en valencien. Plus tard c’est en Equateur que des camarades de classe m’ont fait découvrir Joan Manuel Serrat, et sans doute en cours d’espagnol nous a-t-on fait découvrir Paco Ibanez à travers ses traductions de Brassens…

Mon goût pour les langues de la famille occitano-catalane et ma curiosité pour tout ce qui concerne les métis et transfuges culturels m’ont poussé à vouloir en savoir plus et j’ai fini par me procurer cette biographie en catalan, publiée en 1997, intitulée « Balada d’en Guillem d’Efak » et signée Bartomeu Mestre. Je tairai ici les commentaires que m’inspireraient les lubies nationalistes catalanes de l’auteur, qui ne s’abstient pas de les exprimer, pour me concentrer sur son sujet : un chanteur majorquin à la trajectoire hors du commun. Le livre de Bartomeu Mestre est intéressant parce qu’il contient un bon nombre de photos, dessins, ou affiches, ainsi que des extraits de presse et des interviews de Guillem d’Efak. Il a été publié seulement deux ans après la mort du chanteur.

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L’histoire commence avec la carrière de son père, villageois majorquin devenu garde colonial, qui passa une vingtaine d’années dans le seul territoire d’Africain subsaharienne occupé par l’Espagne : l’actuelle Guinée équatoriale (officiellement indépendante depuis 1968). Dans les dernières années de son séjour en Afrique, le garde rencontre celle qui deviendra la mère de Guillem. L’enfant n’a que deux ou trois ans lorsque son père l’enlève et le ramène dans son île natale. Il semblerait qu’il ait falsifié la date de naissance du bébé pour contourner une interdiction de sortie s’appliquant aux enfants de moins de trois ans. Malgré ce départ précoce il existe des photos de l’enfant avec sa mère qui figurent dans le livre. Cependant, Guillem d’Efak, devenu grand, n’a jamais manifesté l’envie de retrouver sa mère et n’est jamais retourné en Afrique, sans pour autant renier l’une ou l’autre. Il vivra le reste de son enfance auprès de sa grand-mère majorquine à Manacor, au cœur de l’île, le village d’origine de son père, qui vivote d’une maigre retraite. 

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Il a six ans à peine quand se produit le coup d’état de l’extrême droite espagnole et commence une longue et cruelle guerre civile qui permettra au général Franco de renverser la république et instaurer près de quarante ans de dictature. Dès le début de la guerre, Majorque est un territoire qui tombe aux mains des putschistes. Les enfants de Manacor voient passer les camions chargés de républicains qu’on mène au peloton d’exécution. 

Plus tard, une tentative de débarquement des républicains, menée par un officier du nom de Bayo, tournera mal et donnera lieu encore à des tortures et exécutions de prisonniers. (Après la défaite finale des républicains en 1939, Bayo s’exilera au Mexique et presque vingt ans plus tard sera l’instructeur militaire d’un groupe d’apprentis guérilleros cubains mené par les frères Castro, et du Che Guevara. Bayo finira ses jours à Cuba après la victoire de ses poulains, sans savoir qu’il avait aidé à installer une dictature encore plus durable que celle de Franco. Mais c’est une autre histoire…) 

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Les années quarante, après la guerre civile mais encore en pleine répression fasciste, avec la deuxième guerre mondiale qui éclate et l’Espagne qui prétend rester neutre, seront des années aussi dures : la faim, la peur, l’imposition d’un régime autoritaire et d’une éducation très cléricale et réactionnaire, la politique de marginalisation des langues régionales par un tas de tracasseries et restrictions (qui toutefois ne vont pas jusqu’à une interdiction légale contrairement à ce qui est parfois raconté) marqueront l’époque de l’adolescence de Guillem. 

La retraite du père ne suffisant pas à nourrir la famille, Guillem va très tôt devoir travailler, et il n’a que onze ans lorsqu’il devient le chanteur d’un petit orchestre qui va animer les fêtes paysannes de l’île (quand on tue les cochons), les fêtes patronales, etc… Si tous les musiciens sont des majorquins « bon teint », la couleur de peau du petit chanteur autorise le groupe à se baptiser « Orquesta Guinea ». Pas de micros, pas d’amplification, on travaille encore « à l’ancienne ». Malgré ce nom exotique, c’est aux sources de la tradition populaire majorquine, de la versification et des duels d’improvisation hérités des troubadours que Guillem d’Efak puise sa formation poétique et musicale. (Une tradition qui a traversé l’Atlantique et qu’on retrouve en Amérique latine, des « soneros » de Cuba aux « payadores » argentins en passant par les « juglares » colombiens). Adulte, Guillem d’Efak en témoignera.

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Brillant élève, Guillem est repéré par un de ses professeurs qui lui obtient une bourse pour continuer ses études jusqu’au baccalauréat. Parallèlement, il donnera aussi des classes aux jeunes paysans de l’île, et au contact des familles se nourrira encore plus de cette culture populaire. Il est souvent payé en nature : pain, fruits, légumes... Il existe quelques photos de lui à cette époque, au milieu des chèvres ou monté sur une charrette tirée par un âne, et vêtu en parfait paysan majorquin, du chapeau de paille jusqu’aux espadrilles. Parler ici d’intégration n’aurait aucun sens : Guillem d’Efak était un authentique Majorquin depuis sa plus tendre enfance. En grandissant, il participe de plus en plus activement à la vie culturelle de l’île, fait du théâtre et commence à écrire de la poésie.

Avec l’adolescence, les relations avec le père s’étant compliquées, il passe un concours pour devenir maître d’école et gagner son indépendance. Pourtant il n’exercera jamais ce métier. Dans les années 50, la dictature franquiste ayant besoin de devises s’ouvre au tourisme, et Majorque est une des premières régions concernées. La production d’objets en bois d’olivier taillés à la main se développe. Guillem ayant aussi des facilités pour la sculpture et la peinture (facilités qu’il attribue peut-être hardiment à ses origines africaines), il va travailler dans ce domaine. Les grottes de Manacor devenant une attraction touristique, il devient guide et se découvre encore une facilité pour les langues étrangères ! Il se fait remarquer lors de concours de poésie et publie son premier recueil en 1954.

Quelques anecdotes de l’époque illustrent sa préférence pour le dialecte majorquin et sa parfaite maîtrise. Se fiant à sa couleur de peau, et le prenant donc pour un étranger, certains habitants de villages de l’île qui ne le connaissaient pas s’adressaient à lui en castillan avec un terrible accent local, et comme il répondait en majorquin l’un d’eux lui dit : « Petit frère, si je ne vous entendais pas parler, je jurerais que vous êtes noir ! ».

Néanmoins, lassé d’un certain enfermement insulaire et du conservatisme étouffant de la classe dominante de l’île, et aussi pour s’éloigner de son père, et d’un amour contrarié, Guillem quitte Majorque pour découvrir le vaste monde, et apprendre des langues étrangères, en commençant par la France et la région de Perpignan (aurait-il croisé Madeleine Pétrasch près du Palais des Rois de Majorque un jour de 1955 ?).

Comme beaucoup d’espagnols à cette époque, il sera vendangeur en Roussillon, puis il ira en Alsace récolter le houblon, avant de travailler dans une mine en Lorraine où se produisaient de nombreux accidents mortels. Cette expérience de la mine sera le sujet d’un nouveau recueil de poèmes en catalan, publié à Forbach en 1956. Il fait aussi l’expérience du racket pratiqué par les militants du FLN algérien parmi les mineurs, en vertu d’un étrange raisonnement : « tu es Noir, donc tu es Africain, donc l’indépendance de l’Algérie te profitera, donc tu payes ». Après avoir obtempéré un certain nombre de fois, il change d’avis et se fait tabasser une ou deux fois et amocher les yeux, ce qui le décide à rentrer à Majorque. Il se met alors à apprendre la guitare en aveugle, le temps de sa convalescence.

Marié à une majorquine en 1957, il se met à travailler dans un bar et sert d’interprète aux marins en goguette de la flotte américaine, il écrit des lettres d’amour à la demande, jusqu’au jour où on lui propose de jouer dans une revue musicale. C’est presque sur un malentendu, et sur un préjugé, que commencera sa nouvelle carrière artistique.

(à suivre)

 

 

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